Christine Salem est l’une des rares voix féminines du maloya, la musique traditionnelle de La Réunion héritée des esclaves et dépourvue d’instrument harmonique. Et quelle voix. Elle a beau chanter en créole, en swahili, en arabe, en malgache ou dans une langue inventée issue de ses propres transes, une chose est sûre, il y a du blues en elle. Des accents gospel aussi dans le son si singulier de cette voix qui vous caresse le coeur.

Photo: Valérie Koch

Photo: Valérie Koch

C’est dans doute l’une des raisons pour lesquelles Christine Salem a su toucher le public américain venue la découvrir l’an passé à l’occasion d’une tournée de quinze dates à travers les Etats-Unis. Tournée au cours de laquelle elle a particulièrement tapé dans l’œil et l’oreille d’un certain Jon Pareles, ci-devant critique musical historique du New York Times.

Le coup de foudre avait déjà eu lieu en début d’année à l’occasion de la première date américaine, lors du Global Fest. Le journal avait alors qualifié sa prestation de “meilleur concert” du festival. Rien que ça. Neuf mois plus tard, rebelote. Cette fois pour l’ouverture de la saison world music du Symphony Space. Sur scène donc, Christine Salem et ses deux percussionnistes David Abrousse et Harry Perrigone pour un maloya des plus épurés.

“Peu importe la barrière de la langue, l’essence même de ses chansons est évidente, écrit alors Jon Pareles.
Elle est dans la voix de Mademoiselle Salem, emprunte de détermination et d’une mémoire ancestrale; elle est dans ses courtes mélodies construites pour traverser les générations; elle est dans le son perpétuel des percussions qui pousse les enfants à venir danser sur scène.

C’est une musique qui atteste, avec une puissante jubilation, de sa propre survie”.

Et quelques mois plus tard, le journaliste enfonce le clou. En décembre dernier, au moment d’établir le classement des dix meilleurs concerts de l’année, c’est tout naturellement que Jon Pareles fait de Christine Salem l’une de ses favorites, à la surprise, on l’imagine, des lecteurs américains du quotidien new-yorkais qui n’avaient sans doute pour la plupart jamais entendu parler de l’île de La Réunion, caillou français au milieu de l’océan Indien, et encore moins de maloya et de ses rythmes ternaires si déconcertants pour des oreilles occidentales. Christine Salem s’est ainsi retrouvée portée au pinacle par l’un des journaux les plus prestigieux du monde, aux côtés d’artistes de renommée internationale tels que la star de R&B Beyonce, le groupe de métal Nine Inch Nails, le groupe de noise rock My Bloody Valentine ou encore le rappeur US Kanye West. Une première pour un artiste réunionnais.
“Grâce à son utilisation des voix et des percussions, de rythmes saccadés et de mélodies enchanteresses ressemblant parfois au blues, le maloya peut être parfois une musique de transe pour communier avec les ancêtres ou un message dansant de survie. La voix profonde et gutturale de Mademoiselle Salem est les deux à la fois et bien plus encore”, écrivait cette fois le New York Times.
Christine SalemCe classement est venu clôturer une année 2013 exceptionnelle pour Christine Salem et ses musiciens qui se sont produits en France, au Canada, en Australie, en Norvège et en Inde. Il est aussi une à prendre comme une reconnaissance inattendue pour la chanteuse des Camélias, ce quartier populaire de Saint-Denis qui l’a vue grandir et où elle a poussé ses premières vocalises à l’âge de 8 ans. Christine Salem, née un 20 décembre, jour de la fête de l’abolition de l’esclavage à La Réunion, est depuis quelques années engagée dans un travail de recherche, d’écriture et de composition à partir des rythmes joués lors des cérémonies d’hommage aux ancêtres. Un projet baptisé “Rasinaz”, sorte de voyage identitaire qui l’a menée à Madagascar, aux Comores, sur la route de ses aïeux, donnant naissance à des mélodies capables d’envoûter la terre entière. Et en particulier les Etats-Unis. Sa collaboration, en 2012, avec le groupe folk franco-américain Moriarty en est un autre exemple.

C’est peu dire qu’un concert de Christine Salem, ici ou ailleurs, dans la cour d’une case créole ou dans une salle de Broadway, devant une poignée d’amis ou un parterre d’invités triés sur le volet, est toujours un moment d’émotion, un concentré de vérité qui vous titille les entrailles. Car là est la force du maloya, musique authentique et rebelle, à l’image de Christine Salem, devenue désormais sa plus grande ambassadrice aux côtés de Danyèl Waro.

Charismatique, un brin mystique et chantre d’une créolité qui dépasse les frontières naturelles de sa seule île natale, cette chanteuse-là est avant tout une femme libre. Ce n’est d’ailleurs pas par simple coquetterie qu’elle porte la coupe afro. Mais bien parce que cette coiffure rendue célèbre par Angela Davis est le symbole de la fierté noire. Et ça aussi, les Américains ont aimé.

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