En ce Samedi 16 Décembre 2017, Jerry Léonide présente son second album – SOURCE OF THE OCEAN – au Sunset-Sunside (1) (anciennement Le Duc des Lombards), la Mecque du Jazz à Paris. Pour Jerry, même s’il est résident francilien depuis 2002, cette soirée est l’occasion de faire résonner les notes et les rythmes de l’Ile Maurice en France. En effet, les huit nouvelles compositions de son second opus sont un hommage vibrant et swinguant à son île natale.

On vogue sur les flots qui nous emmènent justement de son île vers le Natal, en Afrique du Sud et la Nation Zulu, en commençant ce voyage musical par la terre des guerriers au service du roi Shaka. Ce premier titre «ZULU WARIOR» est évidemment un hommage aux racines africaines de Jerry et de nombreux autres mauriciens. Mais musicalement, cette ouverture est beaucoup plus riche, puisqu’elle alterne entre des sonorités très jazz au piano et une mélodie de cuivre très samba avec des rythmes aux accents du Brésil (à la Sergio MENDES) et la trompette en solo rappelle le jazz sud-africain des années 50 à Sophiatown. Justement, le morceau suivant nous permet de nous rapprocher des terres de Nelson MANDELA. «SOWETO CHILDREN» est un voyage dans le township mondialement connu de Johannesburg. Cette promenade joyeuse au riff d’une guitare aux sonorités proches de la rumba zaïroise est un superbe hommage aux berceaux du Jazz sur le continent noir et à la contribution de la musique africaine au Jazz contemporain.

Ensuite Jerry nous emmène en Orient, comme s’il avait remonté la «Rift Valley» du Drakensberg jusqu’au Sinaï, avec deux titres: «TALES FROM MIDDLE EAST – Part 1 & 2». Là encore, le trio sonne juste, avec le piano de Jerry aux commandes et la trompette qui nous transporte vers le Moyen Orient. Les sonorités sont à la fois totalement jazz et d’une grande virtuosité harmonique, mais comme à chaque fois, Jerry sublime ses morceaux par des notes épicées qui relient son île Maurice à ses sources de population. Ces deux titres très évocateurs ne sont pas sans rappeler le jazz oriental de Gilad ATZMON, le Saxophoniste britannique d’origine israélienne. Ce qui n’est pas peu dire…

Enfin, Jerry Léonide nous ramène dans l’Océan Indien avec deux titres qui évoquent de façon explicite l’histoire insulaire de Maurice. «CHAGOS» et «GRIS GRIS». Le premier est un morceau à la puissance mélancolique incroyable, sublimé par la trompette magnifique de Sylvain GONTARD. La beauté de la composition au piano est à la hauteur du drame humain qui s’est joué lors de l’indépendance de l’Ile Maurice en 1968, quand les îles des Chagos appartenant théoriquement à la jeune nation indépendante, furent conservées par la puissance coloniale britannique et les populations créoles de cet archipel expropriées et transférées de force à Maurice(3). Gris Gris est le nom d’une plage sur la côte sud sauvage de l’Ile Maurice. On ressent sur ce titre, toute la chaleur et la douceur du pays natal.

L’album SOURCE of THE OCEAN se termine en chanson avec la présence de LA star de la musique Mauricienne: LINZY, sur le titre très poignant «THE OTHER SIDE». Cette évocation de l’émigration, quand la vie ne nous donne pas d’autre choix, que de traverser l’océan. En créole mauricien Jerry Léonide s’appuie sur la voix puissante de Linzy, pour coller à l’actualité récente entre l’Afrique et l’Europe, mais de manière subtile il évoque aussi son propre exil à Paris, loin de la Pointe aux Sables de son enfance. L’Océan est bien l’horizon qu’il faut malgré tout dépasser pour faire résonner le Jazz de Maurice…

En effet, le Jazz n’est pas la musique phare de ce petit territoire de l’Océan Indien. Même si depuis le 20ème siècle les standards de Jazz venant des Etats Unis furent diffusés sur les radios de l’ancienne colonie britannique, la pulsion vitale de Maurice provient avant tout du Sega, de sa rythmique ternaire en 6/8. Bien sûr quelques musiciens jouent du Jazz sur l’île et notamment depuis les années 70 et le boom du tourisme. Mais cette musique n’eut jamais d’assise populaire.

La première étincelle de jazz mauricien peut être attribuée au saxophoniste Ernest WIEHE(2), qui étudia, puis enseigna à la Berklee School of Music (Boston – Massachusetts), avant de rentrer à Maurice en 1978. A son retour dans son île natale, au début des années 1980, il eut une influence majeure sur le développement d’un véritable Jazz mauricien, formant des musiciens et inspirant toute une génération (Belingo FARO: Piano, José THERESE: Saxophone, Philippe THOMAS: Trompette). Cet héritage aurait pu disparaître avec son décès en 2010.

Mais la relève est désormais assurée avec cette nouvelle vague de jazz mauricien qui est sans conteste, celle de Jerry Léonide, depuis le début de la décennie. Il prend son envol en 2012 en étant retenu parmi les trois finalistes du Nottingham International Jazz Piano Competition. Puis en 2013, il obtient la consécration internationale en étant le vainqueur du Montreux Jazz Festival Piano Solo Contest. Son premier album «THE KEY» sort l’année suivante sur le label allemand ACT, et rencontre un succès critique sur l’ensemble du continent européen, avec des articles élogieux dans la presse jazz spécialisée, dont Jazzwise au Royaume Uni.

Ce premier opus est d’une grande virtuosité stylistique, notamment en termes d’improvisations au piano, et offre des morceaux aux sonorités mauriciennes évidentes, mélange d’Afrique et d’Orient. Même si l’on retrouve dans le trio qu’il forme avec ses compatriotes Jhonny JOSEPH (batterie) et Gino CHANTOISEAU (contrebasse) la rythmique ternaire de son île, ses compositions sont toujours embellies par la présence d’autres musiciens de grand talent, dont Christophe Bertin à la batterie et Lionel Loueke à la guitare.

Pour finir cette belle rencontre Jazz un soir ou l’île Maurice fredonnait aux oreilles de Paris, nous avons pu échanger avec Jerry Léonide en quelques questions sur ses influences, son actualité et son avenir.

 

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Jerry Léonide- Source of the Ocean

Vous êtes né à l’Ile Maurice en 1985. Quels souvenirs musicaux gardez-vous de votre île? Quelle a été l’influence de vos parents dans vos goûts musicaux?

J’en garde un très beau souvenir. La culture mauricienne est un mélange très créole. J’ai grandi en écoutant la grande variété anglo-saxonne, la chanson française, la musique locale sous toutes ses formes. Cela m’influence encore aujourd’hui comme compositeur. Mon père est musicien professionnel et j’ai fait mes premiers pas dans la musique grâce à lui. C’est lui qui m’a initié au jazz.

A quel âge avez-vous commencé le Piano? Où peut-on jouer du Jazz à l’Ile Maurice en dehors des hôtels?

J’ai commencé la musique à l’âge de 7 ans par la guitare, puis je me suis mis très vite au piano. Quand je résidais à l’ile Maurice, il n’y avait quasiment pas d’endroits pour jouer et écouter du jazz, en dehors des hôtels. Aujourd’hui, on constate une petite évolution. Pas mal de cafés concerts voient le jour et on commence aussi à constater l’apparition de nombreuses manifestations artistiques sur le thème du jazz. C’est bien, mais ce n’est que le début.

Quand avez-vous décidé de quitter Maurice pour Paris? Et pourquoi…

J’ai décidé de quitter Maurice en 2002. Arrivé au bout de ma scolarité secondaire, je cherchais un établissement pour étudier la musique à un niveau universitaire et malheureusement à Maurice, cela n’existe pas encore. Paris a été mon premier choix car c’est une ville que j’aime beaucoup et en plus la culture en général tient une place très importante dans la société française.

A tous les jeunes artistes de votre île qui ont de l’ambition, quelles seraient les clés de la réussite en Europe, que vous voudriez leur transmettre?

Aujourd’hui, je trouve qu’il n’est pas forcement nécessaire de s’expatrier pour réussir. Et c’est une bonne chose. La mondialisation et la communication font qu’un artiste peut commencer une carrière internationale, en étant à Maurice. Par contre, il est primordial de se mettre au niveau de ce qui se fait de mieux sur le plan international. Faire de la production musicale de qualité, avoir une démarche sur le long terme et utiliser les outils marketing qui feront que l’artiste élargisse son public au-delà du marché local, qui est bien sûr trop petit.

Qui sont les musiciens qui vous accompagnent à Paris et avec qui vous collaborez?

Je mène une carrière de soliste et en même temps je collabore avec une multitude d’artistes de tous horizons musicaux. Ma démarche artistique actuelle me pousse à m’entourer de musiciens mauriciens. Mais j’accepte les propositions dès que je sens que cela peut m’apporter quelque chose d’enrichissant musicalement.

Diriez-vous, comme Linley MARTHE(4), que Paris est une capitale musicale plus diversifiée que Londres, en termes de styles musicaux, notamment au niveau des musiques africaines?

Je pense qu’il a raison. L’Afrique francophone recouvre un monde de diversité plus grand en passant par l’Afrique du nord, jusqu’à l’Afrique subsaharienne. Toute cette musique enrichit la scène parisienne et on y voit émerger des artistes assez incroyables. La scène londonienne est aussi très intéressante à ce niveau, mais je pense que la politique culturelle menée par la France fait de Paris la capitale européenne du Jazz.

Quels sont les artistes de votre île que vous recommanderiez à nos lecteurs pour comprendre l’âme musicale mauricienne et les talents de votre île?

Il y a beaucoup d’artistes très intéressants sur la scène actuelle à Maurice. Mais très peu ont une dimension internationale. Mon favori reste MENWAR. Je trouve qu’il distille beaucoup de choses à travers sa musique. Il a su explorer le rythme du Séga dans toute sa richesse et fait un travail absolument remarquable sur ses textes en créole.

Vous êtes également en tournée mondiale depuis l’an dernier avec Christopher CROSS, et vous étiez en concert avec lui à Londres au mois de Juin 2017.

Comment s’est fait la rencontre avec cet illustre artiste américain?

Le fait de mener une carrière en solo sert également comme une vitrine. Les artistes voient mon travail et si ça leur plaît, ils me contactent pour une collaboration. C’est comme cela que ça s’est passé avec Christopher Cross. Un ami bassiste m’a recommandé, Christopher est allé écouter mon disque sur internet et il m’a rappelé. Nous aurons d’ailleurs d’autres dates en 2018, notamment en Asie, pas très loin de Maurice.

Jerry Léonide surfe sur la vague du succès. Une vague qu’il a fait monter lui-même, par son travail, par son talent, mais avant tout par son courage en choisissant l’expatriation en France. Nul doute qu’il est la Source de son propre succès. Et désormais, il traverse les océans régulièrement et facilement, en accompagnant d’autres artistes avec qui il enrichit son énorme talent de pianiste, mais surtout en partageant sa propre musique, qui est un superbe équilibre entre Jazz international et inspirations nationales. Avec Jerry Léonide, la nouvelle source du Jazz mauricien et d’ici, à Paris, et d’ailleurs, à Maurice…

Index:

  1. SUNSIDE Paris : Website : http://www.sunset-sunside.com
  2. BERKLEE School of Music – Boston (USA) https://www.berklee.edu/bt/221/final_cadence.html
  3. Documentary: Stealing a Nation by JOHN PILGER: https://www.youtube.com/watch?v=17OPvurq97I
  4. Linley MARTHE: Mauritian bass player: https://fr.wikipedia.org/wiki/Linley_Marthe