Maurice, est toujours un moment exceptionnel. Grand, élancé, impressionnant, mais d’une douceur et d’une gentillesse confondantes, ce chanteur légendaire de la scène musicale mauricienne, inspire au partage, au dialogue, à l’écoute.

Les débuts

Son look rasta, ses dreadlocks flottants au vent des alizées à l’embouchure du port, et ses yeux pétillants nous transportent vers la scène musicale locale des années 1970, dans une Ile Maurice, jeune nation indépendante. Menwar déambule dans Port-Louis, mais à l’époque il est connu dans son quartier sous le «nom gâté» de Lélou. Il joue dès 1972 dans le groupe Soleil rouge qui propose une musique fusion faite des rythmes ternaires du séga typique, mais enrichie des sonorités indiennes des tablas, de la cithare et d’instruments plus blues, comme l’harmonica, voire classiques comme la flûte.

Petit à petit son inspiration se renforce, nourrie par l’énergie du jeune Lélou, pas encore Menwar, et les premières compositions prennent forme. En 1976, il sort ses deux premiers 45 tours: Capito et Salavila. Le jeune homme, très au fait des réalités sociales de la communauté créole mauricienne et du contexte économique difficile dans le port, se forge une conscience culturelle riche et prend la parole. Deux autres 45 tours sortiront en 1978: Da Morel’o et Sega Menwar. Ayant assez de chansons, il sortira en 1980 sa première cassette: Souvenirs le Port, en hommage aux travailleurs du Port Louis, comme son papa. Lélou commence à se faire un nom à Maurice et sa notoriété touche les autres îles de l’océan Indien.

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L’envol

En 1980 et 1981, il est invité à participer à deux festivals à la Réunion. En 1982, travaillant sur sa seconde cassette et à la recherche d’un guitariste, il rencontre Kaya à Camp Zulu. Ce dernier vient vivre chez Menwar pendant neuf mois à Cassis pour finaliser le second opus Letanlenfer. Ils emmènent leur groupe la même année à Rodrigues et jouent sur l’île voisine pendant trois mois. Menwar et Kaya échangent sans fin sur leur héros commun, Bob Marley et sur la direction à donner à la musique mauricienne. Rapprocher le séga du reggae commence à germer. Nul doute que la sortie du premier album de Kaya intitulé Seggaenou la musik, en 1989, a été influencé par sa collaboration avec Menwar depuis 1982.

En 1985, Stéphano Honoré, le nom de Menwar à l’état civil, s’envole pour s’installer à l’île de La Réunion. Il y restera huit ans. De 1985 à 1993 il écume l’île sœur pour y proposer sa musique, la partager, l’enrichir en s’immergeant dans le maloya (1) voisin. Il y fera des rencontres artistiques majeures (Danyel Waro et Gilbert Pounya, du groupe Ziskakan) et des relations humaines importantes, dont sa future épouse, française. Il se rendra également en Europe en 1987 où il a de la famille. Pour y dénicher des opportunités artistiques… Il restera six mois en France avant de revenir à la Réunion. En 1992, le mal du pays a fait son œuvre et il envisage de rentrer à Maurice. Sans doute l’énergie du Piton de la Fournaise aura-t-elle réchauffé le cœur de Menwar car sur scène, il dégage une énergie quasi volcanique. En 1993, il fait son retour chez lui.

En 1994, il rencontre Jean-Paul Roth et son équipe qui sont à Maurice dans le cadre de la rénovation du théâtre de Port-Louis. Ce dernier cherche à recruter une troupe de musiciens et chanteurs mauriciens pour monter un spectacle en vue de la réouverture du théâtre. Le projet se concrétise fin 1994, et la pièce Moko sera jouée tout le mois de décembre dans la capitale mauricienne. Dans la foulée, Jean-Michel Bruyère, metteur en scène et directeur de la Fabrique, lui ouvre les portes du théâtre du Merlan, à Marseille. Ce dernier emmène toute la troupe en France, dont Henri Coombes, peintre mauricien, chargé des décors. Cette comédie musicale en hommage à l’œuvre de Malcolm de Chazal sera jouée en 1995 durant plusieurs mois dans la cité phocéenne. Menwar rentre à Maurice en 1996, après deux années enrichissantes dans le sud de la France. Pour lui Marseille, c’est un peu comme Maurice : chaud, lumineux, multiculturel.

Le créateur

Durant toute sa carrière, Menwar a toujours innové. Dés son adolescence à Cassis – quartier créole de Port-Louis – où il se crée lui-même son banjo avec une grosse boîte de cirage, un bâton et des cordes en nylon. Il apprendra ensuite la ravanne(2) avec un Chagossien (3) à qui il demandera de «jouer plus lentement». Durant son court transit à Maurice entre la Réunion et Marseille, en 1993-1994, il décide de créer une méthode d’enseignement écrite du jeu de la ravanne, l’instrument emblématique du séga mauricien, constitué d’une peau de chèvre, tendue sur le cercle d’un tonneau de rhum et chauffée au feu de bois. Jusque-là à Maurice, la transmission du jeu de ravanne se faisait, comme en Afrique, uniquement par la parole et empiriquement, sur la plage, en voyant les aînés jouer. Ce projet aboutira quatre ans plus tard, en 1998, et sera édité en France sous forme d’un livre méthode avec cassette.

Il continuera à innover en créant ses propres instruments et à les intégrer dans ses compositions. Il confectionne son propre type de sanza, un dérivé du mbira ou likembe originaire du Congo Kinshasa. Une petite caisse de résonnance fabriquée à partir d’une boîte de conserve à maquereaux, dont le couvercle est recouvert de lamelles découpées et qui permet de jouer avec les deux pouces, et de produire une polyrythmie mélodique à la fois douce et lancinante. Il créera également un «shaker» original, à partir de coquilles de pistaches vides reliées à des ficelles et conservé dans un sac en goni (toile de jute). C’est un dérivé de l’instrument mandingue d’Afrique de l’Ouest, le Shékeré, d’où le mot shaker en anglais).

Menwar continue ainsi son œuvre de «passeur intemporel» entre l’Ile Maurice et ses racines africaines, notamment le Sénégal. Pour ceux qui connaissent bien l’Afrique occidentale, il est impossible en voyant Menwar, si fin morphologiquement et artistiquement, d’écarter l’hypothèse d’une ascendance, même partielle, vers cette partie du continent noir. Et c’est ce travail de création, totalement original à l’Ile Maurice, mais en même temps riche et connecté à des racines profondes et distantes, qui rend Menwar si particulier et si admirable…

Petit à petit son inspiration se renforce, nourrie par l’énergie du jeune Lélou

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Le griot

De cette filiation musicale africaine, il est facile de conclure que Menwar est un véritable griot. Chanteur, messager, guérisseur, entremetteur, guide spirituel, il est tout cela à la fois. De son single Pop Lekonomi sorti en 1998 disponible sur Youtube, à un concept album original Tandela en 2003 avec les pointures de la scène jazz locale: Ernest Wiehé (saxophone), Noël Jean (piano), Annick Clarisse (chant), à son dernier album sorti en 2006 Ay Ay Lolo sur le label Français Marabi, ainsi que sa collaboration à la chanson Ayo! sur le premier album de The Clarisse Sisters sorti en 2015, Menwar a démontré qu’il était un lien fondamental de la diversité musicale de son île.

Il est également un subtil chroniqueur de la dure réalité sociale locale (écouter sa chanson Sizann (4), sans vouloir se dire « porte-parole » pour autant, puisqu’il connaît parfaitement la difficulté à Maurice du débat d’idées, sclérosé par les nombreux tabous d’un communautarisme maladif. Malgré tout, il continue à partager sa musique et ses engagements, comme dans son prochain album en préparation depuis 2016 : Vwayazar moi.

Son succès continu sur les scènes du monde entier depuis 25 ans, comme au récent Festival Rio Loco à Toulouse en France en juin 2017, atteste qu’il est la voix la plus authentique et donc la plus crédible de la musique contemporaine Mauricienne. Sa présence dans le documentaire pour la sortie du double album Soul Sok Sega(5) réalisé par le collectif de DJ réunionnais La Basse Tropicale sorti début 2016 sur le très prestigieux label britannique Strut Records, ainsi que son apparition dès les premières images du film Sega tipik réalisé par le studio Eruption(6) à Maurice, également sorti en 2016, démontre que Menwar est l’homme qui fait autorité et qui ouvre la voie quand il s’agit de parler sérieusement du patrimoine créole à Maurice: du Morne au Séga, une trame qui mêle l’exil, la souffrance mais aussi la musique et l’espoir, au fil de l’histoire de l’esclavage.

A 62 ans, MENWAR reste fidèle à ses racines, à son peuple, à son pays et à la musique de son île, et le père du séga, Ti Frere (Alphonse Ravaton), doit être fier de l’œuvre accomplie par les différents artistes mauriciens qui auront permis qu’en 2014, le séga soit enfin inscrit au patrimoine mondial immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Menwar restera à jamais au premier rang de ceux-ci.

Index et liens:

  1. 1 Le Maloya est la musique traditionnelle de l’Ile de La Réunion. Basée sur une rythmique ternaire, elle est très proche du séga.
  2. 2 La ravanne est une percussion traditionnelle de l’île Maurice.
  3. Personne originaire de l’archipel des Chagos, îles de l’océan Indien dans les eaux territoriales mauriciennes, mais conservées par les Britanniques lors des négociations sur l’indépendance du pays.
  4. https://www.youtube.com/watch?v=L5ZVCO0_KnQ
  5. https://www.youtube.com/